• Un Tango à 5000 ASA

Un Tango à 5000 ASA

Essai par Frank Barbian dir.phot.

Test Shooting VaricamLT + Zeiss Compact Zooms Tango from F.Barbian on Vimeo.

Tout a commencé il y a un an, au Micro Salon de l’AFC, la messe annuelle de l’équipement de prise de vue dans les locaux historiques des anciens studios Pathé, qui abritent de nos jours l’école nationale de cinéma La FEMIS. En temps normal foulé par un brin d’étudiants méticuleusement sélectionnés, les couloirs et studios sont peuplés pendant deux jours par une foule de gens de l’image, des directeurs-photo et assistants de l’audiovisuel français, mais aussi par des visiteurs européens et une multitude de constructeurs. C’était donc là, regardant de plus près les nouveaux Zeiss Compact Zooms (CZ.2 T2,9), que le responsable produit Christophe Casenave m’a proposé de les tester. Autant que cette proposition me flattait, j’avais assez de tous ces essais techniques, de filmer des mires et effectuer des séries d’expositions. Tout cela avait déjà été fait et mon désir était davantage de voir le côté pratique. Je prenais donc mon temps et attendais une occasion à venir.

Quelques semaines plus tard, étant invité par l’AFC (Association Française des directeurs de la photographie cinématographique) au Cinéma Studio 28 pour assister à une présentation de la nouvelle Varicam LT faite par Luc Bara, l’expert Européen Varicam chez Pansonic, je voyais quelque chose qui m’intriguait: une caméra professionnelle légère à double sensibilité 800 et 5000 ASA, dont la qualité d’image était suffisamment solide pour une projection en 4K sur grand écran.

Il m’arrive d’être approché par des réalisateurs avec un scénario passionnant, pourvu d’un peu d’argent, mais d’aucune chance de boucler un vrai budget de long-métrage. La seule chance de produire le film consisterait dans un montage particulièrement économe: un tournage à durée courte, une équipe réduite et un éclairage qui repose majoritairement sur une lumière naturelle/ambiante, avec peu d’éclairage complémentaire. De même la nécessité d’une postproduction légère avec des rushes peu gourmands en espace de stockage et un data management peu onéreux, constitue un point important en vue des coûts à supporter.

La Varicam LT avec son enregistrement interne en 4K AVC-Intra 4:2:2 pourrait alors répondre à ces demandes bien particulières en combinaison avec des zooms grande ouverture tel les Zeiss CZ.2 T.2,9
En configurant mes essais, j’ai commencé à chercher un décor approprié, sous un éclairage adapté pour une séquence EXT/Nuit bien éclairée, différentes perspectives proposant une grande profondeur pour des plans en longue focale, combiné avec des sources lumineuses lointaines, afin d’éviter des trous noirs et pour générer des effets de bokeh dans les zones de flou.

On pourrait croire qu’il existe une multitude de lieux dans Paris qui répondent à ces exigences, mais en fait il n’y en a que très peu, surtout à cause de l’éclairage à vapeur de sodium prédominant. La plupart des décors en question se trouvaient d’emblée teintés tout en orange, ce qui n’est pas la meilleure base pour des essais. Finalement j’ai trouvé l’endroit idéal au Pont des Arts au-dessus de la Seine, avec des réverbères à lumière (presque) blanche des deux côtés de la scène, avec de belles perspectives pardessus le fleuve, des monuments éclairés et des points lumineux au loin partout.

Depuis quelque temps déjà, je me suis demandé quoi bien filmer comme sujet, ne voulant pas écrire une scène, mais quand-même avoir de l’action humaine. Voyant les démos vidéo de mes professeurs de tango, Irene Moraglio et Patrice Messirel, qui venaient être sacré Champions de France de Tango Argentin, je m’étais dit qu’ils méritent mieux que ça. Alors nous avons élaboré une chorégraphie pour mettre en évidence la beauté de leur danse. Et pour les essais il y a de tout ce qu’il faut: des visages, des corps en mouvement, les couleurs et structures des tissus et une multitude de cadrages différents possible...

La chose la plus importante que je voulais appréhender, était comment ce système allait se comporter en pratique sur un tournage en extérieur/nuit: quelle utilisation, quelle vitesse de manipulation et de changements de configurations, accessibilité du menu, comment allait se comporter l’enregistrement, les accessoires, sont-ils compatibles dans toutes les situations, etc.? Est-ce vraiment une caméra professionnelle tel l’Alexa, F55 ou Red ?

La deuxième chose concernait l’exposition et la qualité d’image. Comment allait se manifester le grain, généré par 5000 ASA sur un grand écran? Comment se comportent les deux principaux codecs proposé par la caméra, le Panasonic AVC-Intra 4:2:2 en 4K et le ProRes 4:4:4 en HD ? Qu’en est-il du ralenti, sachant que sur la Varicam LT des vitesses supérieurs à 60 i/s nécessitent un crop sur le capteur et un codec plus compressé, le AVC-LT ?  J’ai donc décidé de regarder de plus près avec des plans au ralenti à 100 i/s.

En collaboration avec la location de matériel Plani Presse (Jean-Charles Marmeleira), nous avons complété tous les accessoires nécessaires et effectués les essais préliminaires avec mon assistante Isabelle Lafont.

En gros, nous avions quatre heures pour tourner, entre le moment où il fasse vraiment nuit et minuit, quand l’éclairage de tous les monuments s’éteint. Heureusement nous avions un ciel couvert, pas seulement pour cacher le bleuté de la lumière du jour restant, mais aussi parce que ce ciel, éclairé par la luminosité de la ville, gagnait en structure et se prêtait idéalement pour une analyse du taux de grain/bruit pour un ISO donné dans les images au final.

Une fois les tournages et le montage derrière nous, je passais en étalonnage sur DaVinci 4K, offert par CineMage (groupe VideoMage partenaire de l’AFC) et opéré par l’étalonneur Jérôme Valdire. Nous étions assez étonnés, à quel point le grain/bruit se trouvait réduit dès que nous commencions d’étalonner les images tournées en VLog. Sur le plateau les images plates, verdâtre-grisâtre sur le moniteur, nous semblaient encore effrayants côté grain, au point que nous avons baissé lSO à 3200 pour certains plans afin de pouvoir comparer. Seulement quand Jérôme étalonnait les rushes, le grain, sans disparaître complètement, diminuait considérablement, pour devenir une sorte de structure intégrante de l’image.

Il dépend bien sûr du type de film qu’on tourne, des décisions créatives qui sont prises, si on accepte ou non une telle structure de grain à 5000 ASA. Pour le genre de film pour lequel j’ai testé la Varicam LT, ça peut donner un style adapté. Et encore, je dois dire que nous n’avons strictement rien fait pour réduire le grain, pas de surexposition p.e., aucun filtre réducteur de bruit en postproduction non plus...

Un autre point très intéressant était de comparer les deux codecs. En étalonnant deux plans larges identiques, l’un enregistré en 4K AVC-Intra 4:2:2, l’autre en HD ProRes 4:4:4, nous étions assez bluffé de voir peu de différences en terme de qualité d’image, résolution, netteté et contraste sur l’écran de quatre mètre de large. Même an agrandissant l’image, nous pouvions à peine voir des différences. Le ProRes montrait une courbe gamma très légèrement plus raide, tandis que l’AVC-Intra apparaissait un peu moins contrasté. Au final l’AVC-Intra nous semblait un peu plus confortable à étalonner et permet des corrections plus importantes, en maintenant mieux la qualité d’image originale.

Comme le capteur de la Varicam est d’un rapport hauteur/largeur de 17:9, des images tournées en HD ProRes nécessitent un zoom de 5% afin de les accorder aux images 4K AVC-Intra dans un même clip.

Une détérioration de la qualité d’images bien plus importante peut être observé en tournant des ralentis au-delà de 60i/s. Offrant un ralenti jusqu’à 60 i/s en plein capteur et enregistrant en plein AVC-Intra 4:2:2, la VariCam LT passe à un crop, utilisant qu’une partie centrale du capteur et enregistrant sur le codec plus compressé du AVC-LT pour des ralentis allant jusqu`à 240i/s. En observant quelques plans tournés à 100i/s et en les agrandissant, nous nous sommes aperçus que ce codec génère des agglomérations de taches colorés dans les ombres. Ce n’est pourtant pas étonnant, vu l’immensité des datas qui doivent être traité en 4K à ces fréquences élevées. Une fois montées dans la continuité du clip, ces images s’intègrent finalement sans difficulté.

Du côté «hardware» de ces essais, nous avons pu découvrir, que la monture interchangeable de la VariCam LT entre PL et EF n’était pas si simple à manipuler sur un décors extérieur/nuit. Les vis de blocage peuvent se perdre facilement et l’une d’elles se trouve difficile d’accès pour le tournevis, étant aligné avec la roue de filtres de façon malheureuse. Changer de monture peut alors être une option pour un tournage en intérieur ou en studio, mais peut s’avérer plus compliqué en extérieur. Néanmoins, avoir en permanence la possibilité de changer de monture, peut être un grand avantage pour une location.

Un des points forts de la VariCam LT est son corps caméra petit et compacte, avec un poids de seulement 2,7kg en retirant tous les poignets et accessoires, permettant d’utiliser cette caméra même sur un système de gimbal.

Le démarrage du système est rapide et contrôlable par une surface utilisateur du menu qui est maintenant bien connu des caméras comparables comme l’Alexa et la F-55. C’est surtout une bonne nouvelle pour les opérateurs, mais la meilleure est que Panasonic a équipé la caméra d’un magnifique viseur, fournissant une image claire, nette, avec une excellente reproduction de contraste sur un panel OLED 0,7’’ de 1280x720x3 (RGV) pixels, avec un affichage false colour et une fonction d’image désanamorphosé. Le seul point faible de ce viseur est à mon avis sa fonction de sécurité, éteignant l’OLED dès que l’oeil du cadreur s’éloigne, mais qui prend un peu trop de temps pour se rallumer quand on revient à l’œilleton, ce qui peut être ennuyant lors de conditions stressantes. Mais je suis quasiment sûr que Panasonic ajustera ce détail lors d’une future mise à jour.

Au regard des exigences bien particulières du type de projet pour lequel nous avons testé cette caméra, la Varicam LT est une option intéressante, avec un charmant style d’image cinématographique, permettant une rapidité et flexibilité, une postproduction simplifiée par une gestion des données plus légère, sans pour autant faire de compromis notables en termes de qualité d’image.

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